You are here

SENEGAL / PRESIDENTIELLE 2019 : PARLER DES FEMMES, UN IMPÉRATIF

Les africaines

La réforme foncière en privilégiant l’accès des femmes aux terres, le renforcement de la loi sur les violences faites aux femmes, sont autant de sujets sur lesquels les candidats devraient se prononcer.

#Enjeux2019 – « Le Sénégal est un pays misogyne ». L’affirmation d’Aissata Tall Sall, candidate recalée à l’élection présidentielle du 24 février prochain, est d’une douloureuse réalité. La condition de la femme sénégalaise oscille, en effet, entre aspiration légitime à un mieux-être socio-économique et violence subie tant verbale, quand il s’agit de la parole publique, que physique. Il ne se passe pas une semaine sans que le drame d’une femme battue ne fasse les gros titres des journaux de notre pays. Les médias, dans le traitement de cette information, tendent souvent à en minimiser la gravité.

Il y a au Sénégal, un réel problème avec la parole publique concernant le sort des femmes. Lorsqu’une femme est sauvagement rouée de coups par son conjoint, un journal peut titrer « Une femme un peu battue… ». Lorsqu’un sociologue se voit offrir la Une d’un journal pour en parler, il déclare : « la violence se féminise car on ne verra jamais un homme ébouillanter son épouse ». Les exemples de propos du genre relégués dans la rubrique « faits divers » peuvent être égrenés à l’infini à travers prêches, talk-shows, scènes de téléfilms ou de la vie quotidienne.

Or, les chiffres (voir ici http://www.seneplus.com/opinions/un-appel-aux-hommes-du-senegal) parlent d’eux-mêmes : 3 600 cas de viols répertoriées pour l’année 2014, 62,5% disent être l’objet d’insultes et 44,5% d’humiliations récurrentes, 37, 3% sont confrontés au harcèlement sexuel et 13,8% au viol.

Chez nous, comme partout ailleurs dans le monde, les inégalités se creusent et les femmes en pâtissent le plus. Elles portent le poids de la déchirure du tissu social et du manque d’accès aux services sociaux de base.

Dans son appel aux hommes à se mobiliser pour la protection et le respect des femmes d’où sont tirés ces chiffres, Pierre Sané écrivait, en janvier 2018 : « mariages d’enfants, trafic de femmes, esclavage sexuel, pénalisation de l’avortement…On peut en conclure que nos femmes et filles ne sont en sécurité ni à la maison, ni à l’école. Je ne mentionne même pas la rue ou le lieu de travail. Comment pouvons-nous dès lors prétendre construire la société de « sécurité humaine » prônée par la Communauté des Nations si on la fonde sur l’insécurité féminine, l’insécurité de la meilleure moitié de l’humanité, celle qui donne la vie ? »

Il est impossible de construire une société de progrès en laissant prospérer une telle violence sociale. Quatre femmes meurent, en moyenne, dans le pays, chaque jour, en donnant la vie.  L’accès à l’éducation leur est difficile même si des avancées ont été observées ces dernières années. Lorsqu’elles sont éduquées et bien formées, elles se heurtent souvent à un plafond de verre une fois dans le monde professionnel.

Et, à compétence égale, le salaire n’est pas toujours comparable à celui des hommes. D’où une forme de discrimination que l’on retrouve aussi dans la problématique de l’accès à la terre. Il y a encore dans plusieurs endroits du pays, des femmes aux capacités productives impressionnantes qui ont du mal à accéder aux terres les plus fertiles. Comme le déclare Korka Diaw (http://livracine.overblog.com/2016/03/korka-diaw-une-femme-qui-nourrit-son-monde.html), femme d’affaires œuvrant à la promotion du « consommer locale » : « les femmes sont celles qui souffrent le plus des problèmes d’accès à la terre. Lorsqu’elles ont commencé leur processus d’autonomisation et qu’elles ont eu besoin d’espace pour concrétiser leurs ambitions, presque toutes les terres avaient déjà été mises à la disposition des hommes. La loi ne fait pas de distinction entre l’homme et la femme quant à la possibilité d’accéder à la terre. Seulement, mes congénères n’ont pas réalisé assez tôt qu’elles y avaient droit. Quand elles ont commencé à en réclamer, la majeure partie des terres appartenait aux hommes ».

A l’échelle continentale, les chiffres de cette discrimination sont encore plus parlants. Les femmes représentent la moitié de la population africaine et produisent 62% des biens économiques, mais elles ne sont que 8,5% à être salariées. 27% des femmes créent en Afrique une entreprise, soit le taux le plus important à l’échelle mondiale. L’Afrique est devenue, en quelques années, le premier continent de l’entrepreneuriat féminin. Et il y a 34% de rendement supérieur lorsque les femmes occupent des postes de direction, selon l’étude de Roland Berger de 2016 « New deal, new game for Women in Africa ».

L’accélération de la réforme foncière en cours en privilégiant l’accès des femmes aux terres et en promouvant les formes d’agriculture familiale au détriment du « patriarcat foncier » et du « tout agrobusiness », le renforcement de la loi sur la parité afin d’inciter les femmes les plus compétentes dans leurs domaines à faire la politique pour plus de qualité dans la représentativité des femmes à l’Assemblée nationale, le renforcement de la loi de 1999 sur les violences faites aux femmes notamment par une augmentation du délai de prescription du viol, sont autant de sujets sur lesquels les candidats à la magistrature suprême devraient se prononcer.

Imposer cela dans le débat passe par la promotion d’un féminisme social qui se préoccupe des inégalités et des femmes les plus vulnérables plutôt que de laisser la tête du combat féministe à celles qui s’en préoccupent moins, celles qui sont plus dans des revendications axées sur le confort, sur la préservation des intérêts de leur classe sociale que sur le vécu réel de la majorité des femmes de notre pays. Un féminisme plus politisé déboucherait sur une exigence de positionnement clair des candidats sur la question. Ces derniers pourraient dès lors difficilement s’y soustraire.

Il est, à mon avis, impératif de garder les questions suivantes au cœur du combat quotidien du féminisme : le viol et les violences, les mariages forcés, les violences conjugales, les mutilations génitales, l’accès des femmes à la terre et aux crédits.

Les femmes sont gardiennes des valeurs, gardiennes de la culture, grandes royales ou petites mains motrices de notre élan vers le progrès et notre montée en humanité. Souvent avec de faibles revenus et une pression sociale très forte, elles tiennent les foyers, éduquent les enfants et s’occupent des seniors.

Donner toute sa plénitude à la moitié de notre peuple, avec pour but le bien-être collectif, est un enjeu crucial.

#Enjeux2019

Journaliste de formation, Racine Assane Demba travaille dans la communication institutionnelle. Il est l’un des auteurs de “Politisez-vous !”, manifeste publié par dix jeunes intellectuels sénégalais militant pour l’émergence d’une plus grande conscience politique dans la société.

PAR RACINE ASSANE DEMBA

Source : SENEPLUS

 


Les africaines

Laisser un commentaire

Top